Le M'PEP (Mouvement Politique d'Emancipation Populaire) revendique la souveraineté nationale, condition d'une politique internationaliste basée sur la coopération entre les Etats. Le M'PEP 74 s'intéresse aux processus politiques en Amérique latine. Ses colloques s'appuient sur la réflexion de Sylvie Carrasco, professeure d'espagnol qui a traversé ces pays à la rencontre de leurs peuples. Appréciez les évolutions de l'Amérique latine n'en déplaise aux zélateurs de l'Empire !
La Havane. 2 Novembre 2012
Hugo Moldiz*
Lors de son intervention à l’Assemblée générale de l’ONU, le président de l’État plurinational de Bolivie, Evo Morales, a mis le doigt dans la plaie, en démontrant que le monde actuel est partagé entre deux mouvements radicalement opposés : d’une part, l’offensive de l’impérialisme pour recoloniser le monde, et d’autre part, la rébellion des peuples et des États pour conquérir leur pleine émancipation ou du moins une plus large autonomie.
Le premier président indigène élu en Bolivie et en Amérique latine n’a pas mâché ses mots. Pendant les quelques minutes où il s’est adressé aux présidents présents
à la session, Evo Morales a parlé haut et fort. En s’appuyant sur des exemples historiques concrets, il a dénoncé le rôle néfaste de l’impérialisme US dans le monde, avec la complicité des
Nations unies.
Evo a affirmé que le capitalisme est en crise. N’est-ce pas vrai ? Un regard rapide sur les événements de ces dix dernières années suffit à démontrer que la crise cyclique du capitalisme intervient à intervalles de plus en plus rapprochés, et que par ailleurs elle a un caractère multidimensionnel.
Aujourd’hui, le capitalisme ne doit pas seulement faire face à une crise de surproduction classique. Ce qui caractérise l’actuelle crise, c’est la convergence de plusieurs facteurs qui rendent la situation explosive face à l’absence de réponses. Il est désormais impossible d’occulter les dimensions financières, climatiques, alimentaires, énergétiques, productives et morales de la plus grande crise de l’histoire du capitalisme.
Depuis 1997, ce mode d’organisation de la vie sociale, basé sur la loi de la valeur, a affecté progressivement les pays du capitalisme central. Les États-Unis et l’Europe ne peuvent plus ignorer ce qui se passe, et les réunions du G-20 de ces dernières années – à Londres, à Séoul ou à Cannes – n’ont été rien d’autre que des tentatives désespérées de trouver une porte de sortie.
Quelle issue propose l’empire ?
L’intervention du président Evo Morales a donné de nombreux éléments sur une réalité concrète impossible à réfuter, à savoir la multiplication des interventions militaires sous prétexte de lutter pour la démocratie et contre le terrorisme, et le trafic de drogue, pour ne citer que les exemples les plus criants.
L’Afghanistan et l’Irak ont été envahis à partir de 2001 et 2003 respectivement : dans le premier cas, pour éliminer le groupe terroriste Al-Qaïda d’Oussama Ben Laden – un ancien allié des États-Unis dans la lutte contre le communisme –, et dans le second cas, à cause de la présence de soi-disant armes de destruction massive. Des milliers de soldats, des millions de dollars et de nouvelles formes de « privatisation » de la guerre ont été employées dans cette supposée croisade pour la liberté et la justice.
Cette première étape a été suivie par une seconde offensive militaire dans cette partie du monde. En mars 2011, les États-Unis se sont lancés dans l’occupation de la Libye, sous prétexte d’apporter leur soutien à la lutte pour la démocratie des peuples arabes. Puis, ils ont jeté leur dévolu sur la Syrie et sur l’Iran, même si pour l’instant l’opposition énergique de la Chine et de la Russie – présentes géopolitiquement dans cette région –, ainsi que la capacité de résistance du peuple et des gouvernements iranien et syrien les ont stoppés dans leur élan.
Il est évident que, par la militarisation de la planète, les États-Unis cherchent une issue à la crise actuelle de reproduction du capital et à la perte de leur hégémonie politique et idéologique. La recolonisation du monde, à travers une sorte de retour à des formes d’accumulation primitive du capital (par des voies extra-économiques comme les invasions et les pillages des ressources naturelles), devrait apporter une réponse à la crise de reproduction élargie du capital (méthodes économiques). Le géographe David Harvey a donné le nom d’« accumulation par dépossession » à ce processus.
Par ailleurs, qui couvre les actions de l’impérialisme nord-américain sur le plan politique ? Sur quoi s’appuie la légitimation de ces occupations militaires ?
Sans aucune hésitation, Evo Morales a signalé les Nations Unies, qui sont complices de la plupart des interventions militaires, ce que leur permet leur structure actuelle. Personne ne peut plus nier que le Conseil de Sécurité de l’ONU a virtuellement séquestré cet organisme international, et que l’OTAN est le bras militaire transnational des États-Unis.
La guerre comme prolongement de la politique, et le politique en tant que concentration de l’économie, se sont affirmés au Sommet de l’OTAN à Lisbonne en 2010, où est né un nouveau concept stratégique qui permet à cette organisation – fondée par les pays du capitalisme central en réponse au Pacte de Varsovie entre les pays socialistes – d’intervenir n’importe où dans le monde et pour n’importe quel motif.
En réponse aux interventions de plusieurs présidents et du Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, la question d’Evo : « Comment peut-on changer le monde si nous ne changeons pas les Nations unies ? » a pris tout son sens.
Notamment lorsqu’il a exigé la fermeture des bases militaires, et l’abandon des faux prétextes pour justifier les interventions. Il n’a pas eu besoin de citer de nombreux exemples : la présence des anciennes et des nouvelles bases militaires construites par les États-Unis partout dans le monde parle d’elle-même.
Le président bolivien ne s’est pas contenté de parler des problèmes internationaux, il a aussi abordé les problèmes de l’Amérique latine, où les États et les peuples se rebellent contre la domination impériale, indépendamment des projets politiques qui se mettent en place dans chaque pays.
« Nous ne sommes plus au temps où nous adulions les grandes puissances : nous sommes aux temps des peuples ; nous sommes aux temps de la libération des peuples ; au temps de la recherche permanente de l’égalité économique et sociale de tous les êtres humains », a affirmé le leader indigène.
Ces paroles concluaient son analyse de la politique interventionniste impériale, mais également celle des luttes émancipatrices des peuples, notamment d’Amérique latine.
Par ailleurs, Evo Morales a abordé les questions pressantes en Amérique latine : la restitution à l’Argentine de la souveraineté sur les îles Malouines, occupées depuis 1833 par la Grande-Bretagne, qui déclara la guerre en 1982 à la suite de la décision du gouvernement argentin de récupérer ces îles ; la levée immédiate du criminel blocus – au caractère extraterritorial – que les États-Unis exercent contre Cuba depuis 1962. Il a évoqué également la perte de l’accès à la mer de la Bolivie depuis 1879, après l’occupation d’une partie des côtes boliviennes pendant la guerre du Pacifique, motivée par de puissants intérêts britanniques et chiliens.
Dans son intervention le président bolivien a contesté la validité du Traité de 1904, qui fut imposé par les forces chiliennes, et il a appelé la communauté internationale à résoudre ce conflit historique lié à la revendication des Boliviens. Il a cité en exemple le Traité Torrijos-Carter en 1977, qui permit la révision et l’annulation du Traité de 1903, qui donnait aux États-Unis la mainmise sur le Canal de Panama. Un exemple que la volonté politique est indispensable et suffisante pour trouver une solution pacifique aux conflits.
De toute évidence, il est inacceptable, au XXIe siècle, de laisser ces questions sans solution. Le président bolivien aurait pu également aborder le problème de Porto Rico et la nécessité de régler son statut colonial ; la restitution à Cuba du territoire de Guantanamo où les États-Unis ont installé une base militaire, et le soutien à une issue politique négociée – effective depuis peu – au long conflit armé en Colombie.
Cuba et Porto Rico ont toujours été dans la ligne de mire des États-Unis. Au début du XIXe siècle, l’impérialisme en construction s’est opposé à l’indépendance de ces deux pays, considérés comme d’intérêt stratégique pour les États-Unis. Cuba a conquis son indépendance en 1959 avec le triomphe de la Révolution conduite par Fidel Castro. Porto Rico continue de lutter pour se libérer de son statut colonial actuel, déguisé sous celui d’« État libre associé ».
Evo Morales a mis au grand jour l’hypocrisie des États-Unis dans la lutte contre le trafic de drogue. Après avoir souligné le caractère traditionnel, inoffensif et médicinal de la feuille de coca – sans ignorer qu’une partie est utilisée illégalement comme matière première par le narcotrafic –, il a rejeté la politique interventionniste des États-Unis dans les pays andins sous prétexte de lutter contre la drogue.
Sur les trois pays andins où l’on cultive la coca, la Bolivie est celui qui a le plus diminué les cultures excédentaires de cette plante durant ces dernières années, de façon concertée et non répressive. Malgré cela, cette politique a été désavouée par les États-Unis, dont l’autorité morale a été fortement critiquée par le président bolivien.
Evo n’a rien laissé passer. Pour conclure, il a exigé la libération des cinq Cubains injustement incarcérés aux États-Unis depuis 1998, pour la seule raison d’avoir informé le gouvernement de Cuba sur les plans terroristes préparés par des groupes d’extrême-droite installés à Miami.
* Journaliste bolivien
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